Grandmas Project

Grandmas projet est une web-série collaborative de Jonas Parienté qui invite des réalisateurs du monde entier à filmer leur grand-mère aux fourneaux. Le véritable but de ces films n’est pas d’apprendre à faire le meilleur pot-au-feu, mais plutôt de mettre en lumière le lien intergénérationnel entre une aïeule et son petit-enfant, d’évoquer l’histoire familiale et d’honorer ces femmes aux mille vies. BIG UP à toutes les Grand-Mère, Bonne Maman, Mamie, Mémé, Mamita, Nono…!

Grandmas Project en un mot / une expression / une grand-mère /… ?
Miam

Comment est venue l’idée du projet ?
Après des études de sociologie que je cherchais à arrêter pour faire du documentaire, la première idée que j’ai eu a été de filmer mes 2 grand-mères (en 2005). J’ai commencé à les filmer en mélangeant leurs histoires, l’une étant polonaise et l’autre égyptienne.
Je me suis vite rendu compte que tout se passait en cuisine, que ce soit avec l’une ou avec l’autre. Suivre une recette était un moyen de remonter le fil de leur histoire. Je n’ai pas pu faire le film jusqu’au bout car ma grand-mère polonaise est morte quand j’habitais à l’étranger.
En rentrant en France, j’ai monté ma boîte et réalisé quelques films. L’origine du projet, tel qu’il est maintenant, était de retrouver le goût de quelque chose que j’ai eu envie de faire envers et contre tout. Je n’arrivais pas à trouver ma place en tant que réalisateur de documentaires. Je me disais : “Lâche l’affaire sur ce qui se vendrait à la télé, toi, qu’est-ce qui te ferait délirer ?”.
Après 4 années de fac à New-York, je me suis fait pas mal d’amis réalisateurs. J’ai alors pensé que ce serait un gros délire de faire des films avec eux, dans un même format : une grand-mère + un.e petit.e fils/fille + une recette, en vidéo de 8 minutes et voir comment ça résonne qu’on soit au Brésil, en Inde ou en Australie et de réunir tout ça sous une sorte d’archive mondiale, gratos et en ligne.

Sindhi Kadhi, recette de Nani, film de Natasha Raheja, Inde

Penses-tu que le lien grand-mère – petit-enfant est universel ?
JJe pense qu’il est globalement universel. Il y a des différences culturelles dans certains films existants : les grand-mères d’Europe du Nord et de l’Est un peu revêches, un peu intellos sont à l’opposé des grand-mères méditerranéennes comme ma grand-mère Égyptienne, mais même dans ces grand-mères un peu dures, il y a beaucoup d’amour et d’affection. Jusqu’au 20e siècle, les grands-parents tenaient un rôle très important au sein d’une famille. Quand j’étais petit, les gens de mon âge étaient souvent plus proches de leur grand-mère. Par ailleurs aujourd’hui, de la même manière que le rôle du papa change pas mal, le rôle du grand-père évolue aussi.

Kneidler, recette de Julia Wallache, film de Frankie Wallache, France – Pologne

Un projet avec les grands-pères ?
JPas plus que ça. J’espère plutôt faire une saison 2 sur le même modèle. La saison 1 a été réalisée sans thune et par simple amour du projet, et je n’ai pas l’impression d’avoir fait le tour du truc encore. Avant de prendre des chemins de traverse, j’aimerais aller plus loin dans mon processus. Avoir des grand-mères différentes, de régions différentes, des films de facture différente avec toujours la même règle de trois : 1 recette, 8 mn, 1 grand-mère+petit-enfant.

La cuisine est un acte basique mais primordial. N’est-ce pas un moyen d’honorer le rôle de ces femmes dans le noyau familial à une époque où elles étaient peu reconnues ?
J’avais fait des demandes de financement entre autres au CNC (qui soutient et réglemente la production audiovisuelle). Leur motif de refus était qu’ils trouvaient ça trop conservateur. Montrer des femmes en cuisine était pour eux trop réducteur. Ça m’a vachement blessé. Soit je m’étais mal exprimé, soit mon projet a été simplifié à l’extrême du genre : “femme + cuisine = honteux, montrez-nous plutôt des femmes révolutionnaires”.
Je ne sais pas si j’utiliserais le terme “féministe”, mais ce qui est sûr, c’est que c’est une célébration de ces femmes, et un certain type de femmes qui a priori n’existera plus. Elles sont sur le dernier chapitre de l’histoire humaine où les hommes et les femmes ont des rôles très distincts. Ces femmes, qu’elles soient indiennes, françaises, méditerranéennes, entre 75 et 90 ans, ont toutes été jeunes femmes lors de la Seconde Guerre Mondiale, de la décolonisation… Même si elles ont été cantonnées au rôle domestique, ce sont des femmes fortes, robustes, résiliantes et j’espérais que ça se traduise dans les vidéos. D’ailleurs, certaines grand-mères sont manifestement mauvaises cuisinières, c’est pas “Marmiton à la rencontre des grands-mères”. On parle d’autre chose.

Knedle, recette de Dragica Karazija, film d’Iva Radivojevic, Croatie

Comment est-ce que tu contactes les réalisateurs ?
JLes premiers étaient des réalisateurs que je connaissais, et les suivants par un appel à candidature suite au patronage de l’UNESCO  obtenu en 2016 (pour rentrer dans le patrimoine immatériel). J’avais créé un jury pour sélectionner les 8 meilleurs projets. Les 8 vidéastes ont ensuite été accompagnés de la réécriture jusqu’à la post-production pour les aider à aller au bout de ce qu’ils voulaient faire.

Combien de temps entre le pitch et le film fini ?
JC’est la même moyenne pour tous, c’est-à-dire très longtemps, c’est-à-dire à peu près 2 ans. À partir du moment où on n’a pas de sous, moi j’ai fait passer des projets après d’autres choses, et eux aussi. Combiner des agendas un peu élastiques, ça prend du temps !

Marillenknödel, recette de Mamé, film de Mona Achache, France – Autriche

Pour la saison 2, les règles seront-elles plus rigides ?
JNon, juste plus pros. À partir du moment où t’as des sous, tu t’organises de manière plus rigoureuse. Parce que tu payes les gens, tu peux demander une version X ou Y en suivant un calendrier précis. C’est mieux pour tout le monde de travailler ainsi.

Et les sous, ils viendraient d’où ?
Du pendant web d’une chaîne télé par exemple, et/ou de fondations, sans compter les financements publics. Et paradoxalement, il y a tout un tas d’aides que tu ne peux obtenir que lorsque tu as un diffuseur : c’est le serpent qui se mord la queue.

Le patronage de l’Unesco, ça apporte quoi ?
Ça a légitimé et donné une couleur au projet qui était exactement celle que je voulais. Le jour où j’ai fini de concevoir le projet tel qu’il est aujourd’hui, le premier truc auquel j’ai pensé c’était l’Unesco : un truc patrimonial, universel, accessible à tous gratuitement. Grandmas Project, c’est pas un projet commercial qui pourrait se retrouver sur Netflix réservé à des personnes qui peuvent payer un abonnement de 10 balles par mois.

Lait de poule, recette de Mamie Yoda, film d’Irvin Anneix, France

Est-ce que c’est un travail de mémoire pour toi et tes enfants ?
Le film sur ma grand-mère pour mes enfants et pour moi, ça c’est sûr. Et pour ceux qui ont fait le film sur les leurs. Il y en a 2 dont les grand-mères sont décédées depuis la diffusion. Ils ont tous les deux projeté le film à leur enterrement. S’ils ont pris le temps de me le dire, c’est que ça a compté pour leur famille, pour eux et que forcément, quand elles ne sont plus là, le film prend une autre valeur.

On peut espérer encore combien d’épisodes pour la saison 1 ?
3 films ont été tournés : 2 sortiront sur le site (1 début mars et 1 début avril), et un troisième sera diffusé lors d’un festival.

La saison 2, elle est pour quand ?
Bonne question ! Le temps qu’on trouve des diffuseurs ou qu’on refasse un kickstarter (financement participatif), le temps de retrouver des réalisateurs, ils ne sortiront sans aucun doute pas avant 2020.

Frikkadel, recette de Sonia Debeauvais, film d’Emma Luchini, Danemark – France

On imagine que c’est pas ton gagne-pain, qu’est-ce que tu fais à côté ?
On fait principalement de la production de contenus pour des marques, des institutions ou des personnalités. Depuis 3 bonnes années, on est aussi une agence digitale spécialisée dans le cinéma. Grâce à Grandmas Project, j’ai remis un pied dans le documentaire. Là par exemple on a un projet sur un groupe de jeunes français juifs et musulmans qui va partout en France mettre les pieds dans le plat pour essayer de déconstruire les stéréotypes entre les différentes communautés.

Un conseil pour les jeunes (et moins djeun’s) entrepreneurs ?
Il y a un truc que je n’ai pas fait en montant ma boîte, c’est de regarder toutes les aides qui existent. J’étais juste content d’avoir une SARL avec mon propre nom. Ce qu’il y a de dangereux dans l’entrepreneuriat, c’est quand tu ne comprends pas, comme moi, tous les rouages d’une entreprise, quand tu ne sais pas ce que veut dire URSSAF ou “déclaration unique d’embauche”. Et j’avoue que m’être fait dépucelé sur ce genre de sujets et continuer à me faire dépuceler, ça me coûte !

Soufflé au fromage, recette de Yaya, film de Chloé Ledoux, France

T’as le droit à un big up créa, il est pour qui ?
Le Studio H5. Je suis assez admiratif globalement de ce qu’ils font. D’ailleurs, c’est une de leurs directrices artistiques qui a créé le site et l’identité de Grandmas Project.

Une expo/un lieu/un plat… qui t’a donné des palpitations ?
Une très très bonne pizz vers Bonne Nouvelle qui s’appelle Da Graziella. Là-bas, c’est particulièrement extatique !

Mehchi, recette de Dona Rosa, film de Mathias Mangin, Brésil – Liban

Quinconce ça veut dire quoi pour toi ? (Pour nous ça veut dire beaucoup)
Je pense que j’ai découvert ce mot dans Astérix. Dans un des épisodes, les soldats romains font tout un tas de formations en entraînement : en tortue, en escargot et en quinconce !


On vous invite vivement à vous délecter de tous ces portraits de powerful grandmas sur le site de Grandmas Project !
Propos de Jonas Pariente, recueillis le 01/02 à Paris par Quinconce.

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