Projet Pieuvre

Arthur Vauthier est le réalisateur de Projet Pieuvre, mini-série de 60 secondes, visible uniquement sur Instagram. Sous forme de pastilles, on découvre l’histoire de plusieurs personnages à travers leur quotidien et leur intimité. Les vies des protagonistes s’entrelacent, se lient et se délient. Histoires d’amour, ruptures, débats sulfureux entre amis ou membres de la famille, Projet Pieuvre est une capture d’instants qui selon le sujet abordé, trouvent résonance dans nos propres vies. Rencontre avec Arthur !



C’est quoi projet pieuvre ? Ça parle de quoi, de qui et pourquoi ce titre ?
Pieuvre est un micro-feuilleton diffusé sur Instagram, à raison d’une minute par jour. Le projet met en scène une constellation de personnages à travers des instants de vie intime : jours après jours, la mosaïque de ces instants forme un réseau de relations et d’histoires qui s’entrelacent comme les tentacules d’une pieuvre.
Derrière cette image, il y a la volonté de montrer la vie de tous les jours d’une poignée de gens ordinaires qui sont tous reliés les uns aux autres : les amitiés, les amours, mais aussi les applications où apparaissent de nouvelles formes de relations (est-ce qu’on est « ami » avec quelqu’un qu’on suit sur Instagram, dont on a l’impression de connaitre toute la vie, mais qui ne nous connait pas en retour ?…), tous ces liens nous interconnectent et nous font participer au même monde. Qu’ils soient seuls ou bien entourés, la plupart des personnages de Pieuvre sont en proie à la solitude. Ils ont des vies différentes, mais leurs quotidiens et leurs solitudes se ressemblent.

Comment t’est venue cette idée d’insta-série ? T’écris toi-même les saynètes ?
Tout est parti d’Instagram. J’avais envie de raconter une histoire du quotidien, où le spectateur serait voyeur, comme on l’est quand on fait défiler des stories, et où les personnages deviendraient familiers avec le temps, comme ces gens qu’on suit sans forcément les connaitre « en vrai ». J’avais envie que la forme de l’histoire épouse la façon dont on utilise cette application, qu’elle soit un rendez-vous succinct qui se glisse au milieu des autres publications, une sorte de mise en abyme de notre pratique d’Instagram.
Je voulais aussi explorer une narration fragmentée, qui progresse par petites touches. Dans la vraie vie, il n’y a pas un épisode A qui entraîne un épisode B, qui lui-même entraîne un épisode C, il y a une succession d’événements qui ne font pas sens d’emblée, et parfois un événement survient et répond à quelque chose qui s’est produit des jours, des semaines voire des mois plus tôt : c’est donc au spectateur de reconstituer le fil des différentes trames qui serpentent dans Pieuvre, un peu à la manière d’un puzzle.

Avoir des protagonistes gays dans des séries, films ou autre, c’est encore souvent le sidekick du héro rigolo. C’est important pour toi d’en parler différemment ?
La majorité des personnages de Pieuvre sont homosexuels. Quoi qu’en disent certaines personnes, je ne trouve pas qu’on soit particulièrement « envahis de gays » (bisous Christine Boutin), et j’éprouve pour ma part le besoin de voir davantage des gays dans des fictions.
Les personnages dont j’ai envie de parler quand j’écris une histoire sont souvent gays, même si leur homosexualité n’est pas nécessairement le sujet de l’histoire. Ici, j’avais envie de montrer comment je vis et perçois ma propre homosexualité : elle est certainement constitutive de qui je suis, mais elle n’est pas perpétuellement présente dans mon esprit. De la même façon, les garçons de Pieuvre ont certes des préoccupations sexuelles et amoureuses, mais ils ont aussi des amis, des collègues, une famille, des rêves, des aspirations artistiques, etc. Leur homosexualité est une donnée de leur existence, au milieu d’un ensemble complexe de données. Ils n’évoluent pas dans une bulle, mais dans un monde parfois amical, parfois indifférent, parfois hostile, en cohabitation avec des gens qui ne sont pas tous homosexuels. Il est important de faire corps avec sa communauté, mais je pense qu’il faut faire attention à ne pas s’y replier entièrement.
Les personnages de Pieuvre sont aussi des personnages libres, ou qui essaient de l’être : ils parlent de leur sexualité, ils font des plans culs, ils s’essaient au couple libre, au trouple, au polyamour, s’interrogent, débattent, explorent. Je pense que c’est important de montrer qu’il n’y a pas un modèle mais une multitude de façons de vivre ses amours et sa sexualité. Et il faut dédramatiser ces questions.

Le stalker, la voisine qui pète des câbles, les dates Grinder, les soirées animées entre potes, la mère mélodramatique… C’est du vécu ?
C’est un mélange : de vécu, d’éléments que j’ai observés, d’autres qu’on m’a racontés.
Pour la voisine, par exemple, je me suis inspiré d’une jeune femme un peu folle qui m’a pourri la vie pendant cinq ans, quand je suis arrivé à Paris. Devenue personnage de fiction, mon ex-voisine représente l’hostilité des gens qui vivent autour de nous (surtout quand on vit dans des petits appartements mal insonorisés), face à l’agressivité desquels on est complètement démunis. Le spectateur sait que Ferdinand – le personnage qui subit les foudres de cette voisine – a déjà mille problèmes à régler, et que la voisine, par ses irruptions, ajoute du chaos à ses turpitudes amoureuses. Si la voisine savait ce qu’il traverse, ou si elle se posait seulement la question, peut-être serait-elle moins violente quand elle vient sonner à sa porte. Je pense qu’on oublie trop souvent que les gens ont une vie et qu’ils existent en dehors des interactions qu’on a avec eux. Et qui sait, si on voyait ce que vit cette voisine de son côté, au jour le jour, peut-être que notre regard sur elle changerait aussi…
Quant à Simon, le stalker qui pénètre dans l’appartement de Ferdinand en son absence, il est inspiré à la fois d’une histoire qu’on m’a racontée (oui oui !) et du protagoniste d’un film que j’aime beaucoup (Vive l’Amour, de Tsai Ming Liang). Mais il est aussi et surtout une incarnation du spectateur lui-même, qui entre dans la vie intime des personnages, dans leurs appartements, dans leur quotidien. Et finalement, il est une incarnation de chacun d’entre nous, de notre voyeurisme quand on fait défiler des stories sur Instagram.

Est-ce que le fait de tourner ces scènes justement, ça aide à prendre du recul sur soi-même ? Tes potes se reconnaissent dedans ?
En ce qui me concerne, je ne vois pas Pieuvre comme une expérience thérapeutique, plutôt comme l’envie de dire aux gens « Eh, regardez, on vit tous la même chose, on se sent tous super seuls, on vit tous une alternance de moments cool et d’autres qui le sont beaucoup moins, et on a tous envie d’être aimés même si on ne sait pas forcément comment s’y prendre. » Je me dis que c’est peut-être ça que les gens recherchent dans ces fictions qui montrent un miroir de leur vie : se sentir reliés aux autres, se sentir moins seuls.
Ce que j’espère, c’est qu’on puisse trouver un miroir de sa propre vie même dans le quotidien de quelqu’un dont on croyait au début qu’il ne nous ressemblait pas. Que les hétéros puissent se reconnaître dans ce que vivent les homos, les hommes dans ce que vivent les femmes, les homos hétéronormés dans ce que vivent les personnes plus queers… Bref, tout repose sur l’envie de susciter une empathie.

60 secondes, c’est trop court ou c’est trop long ?
60 secondes, c’est très court. Mais 60 secondes tous les jours, depuis plus de 200 jours, ça commence à faire long !

Tu as un autre projet, The kidults, qui explore la vie de quatre colocataires. Finalement, tes deux séries traitent du quotidien. Il y a une raison à cela ? Comment complète-t-il Projet Pieuvre ?
Les kidults, c’est une comédie, alors qu’avec Pieuvre, on est plus dans une sorte de drame contemplatif. Mais les deux séries ont pour point commun le réalisme, des situations ordinaires, la vie de tous les jours. Je pense avoir un goût prononcé pour l’esthétique naturaliste, quasi documentaire, parfois aussi pour le trouble entre réalité et fiction, surtout sur des supports web où les spectateurs peuvent en venir à se demander « est-ce que c’est vrai ? est-ce que j’assiste à quelque chose de réel ? ».
Le quotidien, c’est pour moi ce qui fait le sel des séries, ce pourquoi on s’intéresse à des fictions au long court. Derrière ça, il y a l’envie de voir vivre les personnages qu’on aime, l’envie qu’ils nous accompagnent dans notre propre quotidien, et qu’ils en soient l’écho.

Quotidien que les gens exposent de plus en plus sur les réseaux sociaux d’ailleurs… tu l’expliques comment ?
C’est sûrement lié à la solitude. On a commencé à inventer un langage, qui passe par la photo ou la vidéo, pour dire qui on est, comment on vit, pour être connecté aux autres. On espère que les autres vont se reconnaître en nous, et dans le même temps on essaie de se démarquer.
Pour moi, s’exposer n’est pas forcément quelque chose de négatif. Les frontières bougent entre ce qui est privé et ce qui est public, ce n’est pas nécessairement un mal. Au fond, notre intérêt pour la fiction, pour le cinéma, il est toujours là : on veut voir ce qui se passe chez les autres, comment ils vivent, comment ils résolvent leurs problèmes.
Le problème, c’est quand on oublie que chaque personne qui fait une story pour montrer sa vie est comme un.e cinéaste qui crée une fiction. Quand on se retrouve à déprimer devant son écran, en se disant que sa propre vie est moins bien que celles des autres, ou du moins de ce qu’ils choisissent de montrer de leur vie. Il faut sans cesse qu’on se rappelle et qu’on se répète que tout ça n’est qu’une mise en scène, un mirage.

Dis-nous, il y aura une fin?
Le projet a été pensé pour se poursuivre indéfiniment. De nouveaux personnages pourront toujours remplacer les premiers, les intrigues se répéter et s’entrecroiser à l’infini.

Tu les choisis comment tes comédiens ?
La plupart, ce sont des amis. Les autres, ce sont des gens que j’ai découverts dans différents projets et qui m’inspirent, que j’admire, ou des gens rencontrés par hasard et qui se sont prêtés au jeu. Tous ne sont pas comédiens, mais tous ont une capacité incroyable à jouer de façon hyper naturelle.

Comment est alimenté financièrement ton projet ?
C’est un projet entièrement bénévole, où chacun participe sans contrepartie. Mais les tournages impliquant de plus en plus de dépenses (accessoires, locations de lieu de tournage…), on a créé un Tipeee pour que les gens qui aiment le projet puissent nous aider.

Tu as le droit à un big up créa, il est pour qui ?
Big up à la web-série Le Myriapode, réalisée par Matthieu Di Paolo. Ce sont des plans séquences, des situations où le malaise surgit, dure, c’est drôle, c’est admirablement bien joué. Ça me parle beaucoup !
Et je m’octroie un deuxième big up pour Glamouze, la chaîne de mes copines Allison et Camille, qui parodient les us et coutumes du YouTube Game avec un humour inégalé.

Quinconce ça veut dire quoi pour toi ? (pour nous ça veut dire beaucoup)
Il me semble que c’est une formation militaire de l’armée romaine (grosse passion pour l’antiquité). Du coup ça m’évoque une façon dont plusieurs personnes ont de s’agencer entre elles pour travailler ensemble. Ça me parle !
(je viens d’aller checker sur Wikipédia, ça n’avait pas l’air hyper pratique cette histoire de formation en quinquonce)

Une actu à partager, d’autres projets ?
Les kidults reviennent début avril, et ils vont sortir de leur légendaire salle de bain !
Quant au projet Pieuvre : des chemins inattendus vont se croiser dans quelques semaines entre des personnages qui ne se sont jamais rencontrés… Je vous laisse deviner de qui il s’agit !

Merci Arthur !


Pour suivre cette web-série aux multiples facettes, c’est ici !
Pour donner un petit coup de pouce financier, c’est là !
Et on n’oublie pas de se laver les mains dans la salle d’eau des Kidults.

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